Se connecter sur Internet en Afrique, c'est comme tĂ©lĂ©phoner en France dans les annĂ©es 1960. Connections alĂ©atoires, vitesse de transmission dĂ©sespĂ©rante, pannes inopinĂ©es, avec, parfois, la coupure d'Ă©lectricitĂ© qui rend vaines des heures de patience. "Une charrette Ă Ăąnes sur une autoroute", rĂ©sume un internaute du Mozambique sur le site de la BBC. Au Kenya, une publicitĂ© pour l'Internet rapide met en scĂšne un homme d'affaires excĂ©dĂ© se tapant la tĂȘte sur son ordinateur.
C'est donc une bonne nouvelle pour le continent : le premier cĂąble de fibres optiques reliant la cĂŽte est Ă l'Europe et Ă l'Asie vient d'ĂȘtre inaugurĂ© dans les ports de Mombasa (Kenya) et Dar es-Salaam (Tanzanie). Sur 17 000 kilomĂštres Ă travers l'ocĂ©an Indien, cette nouvelle artĂšre de la planĂšte communicante connecte l'Afrique du Sud, le Mozambique, la Tanzanie Ă Marseille, Londres et Bombay. La moitiĂ© de l'investissement de 420 millions d'euros a Ă©tĂ© consentie par des opĂ©rateurs et des investisseurs sud-africains, l'autre moitiĂ© par des Kenyans et des AmĂ©ricains.
Peu avares de formules grandiloquentes, les promoteurs de ce cùble baptisé "Seacom" annoncent une réduction de 90 % du coût d'accÚs à l'Internet rapide pour les opérateurs et un débit décuplé. De fait, les nouvelles capacités offertes devraient améliorer les performances et les prix d'un Internet africain souvent dépendant des liaisons satellites, plus coûteuses et moins efficaces.
Mais "l'aube d'une nouvelle Úre pour les communications", selon leurs propos, n'est pas un événement unique.
Dans la seule annĂ©e Ă venir, quatre autres cĂąbles - deux en Afrique de l'Ouest (GLO-1 et MaIN OnE), deux Ă l'est du continent (TEAMs et EASSy) - vont ĂȘtre mis en service, et deux autres d'ici Ă 2012. L'accĂ©lĂ©ration est considĂ©rable : avant Seacom, l'Afrique de l'Est n'Ă©tait pas desservie par la fibre optique, et l'Afrique de l'Ouest l'Ă©tait par un unique cĂąble, SAT 3, en service depuis 2002. Plusieurs de ces installations, dont la tĂȘte de pont est l'Afrique du Sud, seront prĂȘtes pour la Coupe du monde de football en 2010.
"Le changement a été radical : l'Internet est désormais considéré comme un élément stratégique par les gouvernants africains, constate Georges Krebs, directeur général adjoint des réseaux sous-marins chez Alcatel-Lucent, un des principaux fournisseurs de cùbles. Une coupure d'Internet est ressentie aussi durement qu'une panne d'électricité. Des coupures accidentelles au Soudan ou en Egypte ont été traitées comme des affaires d'Etat."
Education, médecine, centres d'appels, tourisme, information : les applications de l'Internet ne manquent pas sur un continent qui, contre toute attente, a adopté massivement et rapidement le téléphone portable comme un substitut à l'indigence des routes et du réseau de téléphone filaire, adaptant ses usages à la pauvreté ambiante. Les économistes considÚrent d'ailleurs l'Internet comme un accélérateur de croissance. Une récente étude de la Banque mondiale estime qu'une augmentation de 10 % des points d'accÚs à l'Internet rapide génÚre 1,3 point de croissance.
Il est vrai qu'en Afrique, oĂč moins de 5 % de la population utilise l'Internet en moyenne (0,5 % au Congo-Kinshasa mais 8 % au SĂ©nĂ©gal), la marge de croissance est Ă©norme. En termes de dĂ©bit, puisque l'immense continent ne dispose au total, pour l'instant, que d'un tiers de la capacitĂ© d'un Etat comme l'Inde, selon l'Union internationale des tĂ©lĂ©communications. Mais aussi en termes de prix, puisque le coĂ»t d'accĂšs y est de 5 Ă 10 fois plus Ă©levĂ© que dans les pays dĂ©veloppĂ©s. Dans un cybercafĂ© de Brazzaville, l'heure de connexion (lente) coĂ»te la moitiĂ© du salaire minimal et thĂ©orique quotidien.
"La pente de croissance de la demande solvable - le taux est Ă deux chiffres sur un an - est si forte qu'il n'y a pas de risque de surcapacitĂ© des nouveaux Ă©quipements", assure Vivek Badrinath, directeur exĂ©cutif rĂ©seaux opĂ©rateurs chez France TĂ©lĂ©com. Il rĂ©pond ainsi aux observateurs qui soulignent la propension des "opĂ©rateurs historiques", Ă©galement copropriĂ©taires du cĂąble existant, Ă verrouiller son accĂšs afin d'empĂȘcher leurs concurrents d'y accĂ©der, organisant la pĂ©nurie. Dans certains pays, l'usage du tĂ©lĂ©phone sur le Net est interdit aux entreprises pour protĂ©ger le marchĂ© du fixe.
Localement, les anciens monopoles sur le tĂ©lĂ©phone restent souvent entre les mains des clans au pouvoir. France TĂ©lĂ©com Orange, trĂšs prĂ©sent chez les opĂ©rateurs africains, affiche "la dĂ©mocratisation de l'Internet" comme "une prioritĂ© stratĂ©gique". L'Internet sans ordinateur, autrement dit la diffusion de terminaux de type iPhone simplifiĂ©s fabriquĂ©s en Chine ou en Europe, pourrait en ĂȘtre le vecteur en Afrique. Faute de cĂąblage terrestre suffisant, les rĂ©seaux de tĂ©lĂ©phonie portable semblent ĂȘtre les mieux placĂ©s pour populariser l'accĂšs au Net.
Reste Ă savoir si les nouvelles capacitĂ©s offertes rencontreront une demande solvable et si la concurrence favorisera des tarifs plus abordables. Sans prendre d'engagement de baisse de prix, M. Badrinath estime que l'insuffisance de l'accĂšs au cĂąble a empĂȘchĂ© jusqu'Ă prĂ©sent de modĂ©rer les tarifs.
De fait, la concurrence devrait s'exacerber en Afrique de l'Ouest, oĂč les promoteurs principaux des deux projets de cĂąblage concurrents sont le français Orange et des opĂ©rateurs sud-africains, prĂ©sents dans les pays desservis.
Eric Bernard, auteur d'une thÚse sur l'Internet en Afrique de l'Ouest, doute d'une réelle démocratisation. "Pourquoi des monopoles de fait dont les clients sont captifs baisseraient-ils leurs prix ? interroge-t-il. Il leur sera difficile de trouver assez de clients solvables et équipés de PC pour compenser le manque à gagner."
L'avenir dira si cette compétition profitera aussi aux pays de l'Afrique centrale. Enclavés, ils dépendent soit du satellite - qui offre l'avantage de desservir une zone entiÚre sans infrastructure terrestre -, soit du bon vouloir de leurs voisins bénéficiant d'une façade maritime.
Car les cĂąbles ne sont pas de simples tuyaux Ă sons et Ă images. Leur cartographie reflĂšte la rĂ©alitĂ© des rapports Ă©conomiques. Ainsi, le Nigeria et l'Afrique du Sud, puissances dominantes du continent, sont les principaux promoteurs africains des cĂąbles. Les nouveaux cĂąbles cĂŽtiers permettront de relier les pays africains concernĂ©s au monde riche (destination de 90 % du trafic), mais aussi directement entre eux. Une petite rĂ©volution par rapport Ă la situation actuelle, oĂč 75 % du trafic interafricain transite (via satellites) par des plates-formes dans les pays du Nord, qui en rĂ©coltent les bĂ©nĂ©fices.
Pourtant, la conquĂȘte par les Africains de leur cyberespace restera limitĂ©e : par le jeu des filiales des opĂ©rateurs et des participations financiĂšres dans les consortiums gĂ©rant les liens en fibre optique, EuropĂ©ens et AmĂ©ricains continueront Ă garder la part belle.
Philippe Bernard