La Tunisie Ă©volue. ComparĂ©e aux pays arabes et maghrĂ©bins, sur le plan Ă©conomique et social, la Tunisie est un exemple. Un modèle mĂŞme pour certains ! Mais Ă  voir sa presse, on dirait celle d’un pays vivant encore dans les annĂ©es 60-70 du siècle dernier. Nos mĂ©decins, nos cliniques, nos ingĂ©nieurs, nos usines se comparent aux pays les plus dĂ©veloppĂ©s. Nos mĂ©dias, eux, sont comparables aux pays les moins avancĂ©s. Problème politique ? Problèmes financiers ? Problème de mentalitĂ© ? Problème culturel ? Problème de formation ? C’est peut-ĂŞtre tout cela Ă  la fois.

Nos politiques ont-ils conscience de l’état dĂ©plorable des mĂ©dias tunisiens ? IndĂ©niablement oui puisque le prĂ©sident de la RĂ©publique, en personne et plus d’une fois, a dĂ©plorĂ© cette situation. Les professionnels ont-ils conscience de l’état dĂ©plorable des mĂ©dias tunisiens ? IndĂ©niablement oui puisqu’ils pondent, chaque annĂ©e, un rapport qui dĂ©plore cette situation. Cette annĂ©e, nous aurons mĂŞme droit Ă  deux rapports. Peut-ĂŞtre trois, voire quatre, si l’on se rĂ©fère Ă  certains Ă©chos. Cette multiplicitĂ© des rapports n’est pas pour dĂ©plaire, puisqu’elle permet d’avoir plusieurs sons de cloche et de nous Ă©loigner du rapport unique.

La question qui se pose, cependant, est de savoir s’il y a une volonté de faire améliorer la situation. Sur le plan politique, au sommet de l’Etat du moins, la réponse est positive. Il suffit de réécouter les discours présidentiels ou encore le message qu’il nous a adressé, hier, à l’occasion de la journée internationale de la liberté de la presse. Le Chef de l’Etat nous lance carrément un appel à redoubler d'efforts, à faire preuve de créativité et à diversifier les initiatives, au sujet de tout ce qui peut contribuer à promouvoir l'espace médiatique tunisien et à le hisser aux plus hauts niveaux.

Reste qu’entre ce message prĂ©sidentiel et son exĂ©cution, il y a un gap. De la crĂ©ativitĂ©, il y en a, ici et lĂ . La presse Ă©lectronique en est la preuve. Mais quid de la publicitĂ© publique (que distribue l’ATCE) et des subventions qu’on donne Ă  la presse des partis et Ă  la presse rĂ©gionale, mais point aux nouveaux titres (le dĂ©marrage est toujours difficile) ou la presse de qualitĂ© (au lectorat de facto limitĂ©) telle RĂ©alitĂ©s, l’Economiste ou l’Observateur ? Comment la publicitĂ© publique est distribuĂ©e, qui la reçoit et quels sont les critères pour y avoir droit ? Quid de ces attachĂ©s de presse, de PDG et de ministres qui ne livrent l’information qu’au compte-goutte et qui vous refusent tout Ă©cho qui ne sert pas leur dĂ©partement ? Quid de cet Institut de presse dont une bonne partie des diplĂ´mĂ©s ne maĂ®trise ni l’arabe ni le français et mĂ©connait superbement le paysage mĂ©diatique tunisien ? Quid de cette mentalitĂ© qui apparente la critique Ă  l’attaque, l’opinion au dĂ©nigrement et l’évaluation Ă  la dĂ©valorisation ? Quid de ces journalistes chevronnĂ©s dont les salaires atteignent rarement 1000 dinars et qui ont, tous les 30 jours, une grosse difficultĂ© Ă  joindre les deux bouts et prĂ©server leur indĂ©pendance ? Quid de ces patrons de presse dont l’équipe se compose essentiellement de SIVP et de pigistes ? Quid de ces journaux de qualitĂ© qui ont du mal Ă  boucler leurs fins de mois et sont quasi-obligĂ©s de quĂ©mander de la publicitĂ© en mettant en danger leur libertĂ© ? Quid de ces journaux de caniveau qui portent atteinte Ă  la rĂ©putation des gens, qui glorifient dictateurs et terroristes et vĂ©hiculent des messages de haine, tout en ayant droit Ă  de confortables largesses ?

Les questions relatives Ă  l’état des mĂ©dias en Tunisie se dressent jusqu’à l’infini. Ces questions ne sont pas nouvelles et l’état des lieux n’est pas nouveau. La Tunisie Ă©volue de deux ans tous les 365 jours. La presse tunisienne, elle, demeure en l’état depuis des annĂ©es. Elle n’avance guère. Et qui n’avance pas, recule. Mais jusqu’oĂą peut-elle reculer encore ? N’a-t-elle donc pas atteint le fond dĂ©jĂ  ? N’est-il pas temps d’évoluer ? De nous mettre Ă  niveau et de reflĂ©ter (au moins) le niveau atteint par la Tunisie ? Souhaitez-nous bonne fĂŞte ! Nous en avons bien besoin !

Par Nizar BAHLOUL