L’exemple de cette brasserie qui exista au Cameroun il y a quelques annĂ©es, que le public avait surnommĂ© « Nouvelle Organisation des BamilĂ©kĂ© Ă  la Recherche de l’Argent » pour expliquer son sigle NOBRA (en rĂ©alitĂ© « Nouvelle Brasserie Africaine »), est assez rĂ©vĂ©lateur de l’impact de la variable ethnique sur la consommation au Cameroun. Cette brasserie Ă©tait installĂ©e Ă  Douala, mais cette dĂ©clinaison nĂ©gative de son appellation avait suffi pour que le commun des camerounais en laisse la dĂ©gustation des produits aux seuls BamilĂ©kĂ©. Encore que le choix d’une panthère comme emblème de la sociĂ©tĂ© avait accentuĂ© cette segmentation tribale en positionnant NOBRA comme brasserie des BangangtĂ©. Ni le recrutement d’un directeur commercial originaire du Littoral, ni le rachat par des Danois ne rĂ©ussiront Ă  amener les autres tribus Ă  adopter les bières NOBRA.
Pourtant, par pudeur ou usage de la langue de bois, nombre de gestionnaires dans notre pays affirment ne pas intĂ©grer ce qu’ils appellent « tribalisme » dans leurs stratĂ©gies de conquĂŞte du marchĂ©. En vĂ©ritĂ©, si on veut avoir comme clientèle dans une station service le maximum de taxis de la ville de Douala par exemple, serait-il judicieux de mettre Ă  sa tĂŞte un gĂ©rant Bassa ? Quelles chances la brasserie ISENBECK a-t-elle d’être en tĂŞte des ventes de boissons Ă  Bafang, ville d’origine des propriĂ©taires de UCB ?
Qu’on le veuille ou non, l’ethnie joue un rôle de premier plan dans le monde des affaires au Cameroun. Chaque fois qu’une entreprise ou une marque de produits est camerounaise, on recherche les origines de ses promoteurs, avant de les adopter ou non. Et ça, les grandes entreprises installées au Cameroun le savent, raison pour laquelle elles intègrent cette variable ethnique jusqu’au choix des collaborateurs. On veut pénétrer le marché des anglophones, alors on recrute des commerciaux anglophones. On cible les Sawa, alors un nom qui sonne EBELLE ou MANDENGUE est le bienvenu dans l’équipe commerciale.
Cependant, s’il est indispensable de la prendre en compte lorsqu’on pose les bases de sa stratĂ©gie marketing, la variable ethnique est Ă  manipuler avec beaucoup de prĂ©cautions. Car il est difficile qu’une seule ethnie puisse permettre Ă  une entreprise d’envergure d’être rentable. ELF le savait en arrivant au Cameroun lorsqu’elle hĂ©rita de la B.P. et constata que tous les directeurs Ă©taient de la mĂŞme origine, ainsi que la quasi-totalitĂ© du rĂ©seau commercial, au motif que ce sont les ressortissants de cette tribu qui ont le plus de vĂ©hicules en circulation : on procĂ©da alors Ă  un chamboulement de l’organigramme et du rĂ©seau de vente pour ne pas confĂ©rer une coloration tribale Ă  la multinationale qui comptait aussi sur toutes les autres ethnies pour rentabiliser ses activitĂ©s.
Le choix de la charte graphique, la composition du personnel, l’implantation gĂ©ographique, les noms de marques, sont des Ă©lĂ©ments de la stratĂ©gie marketing sur lesquels la variable ethnique peut avoir une incidence au Cameroun. Cela est d’autant plus perceptible qu’on se trouve dans un secteur Ă  forte concurrence et qu’on vise le marchĂ© national. Car une gargotte peut bien s’appeler « Chez Muna Fille » et se trouver Ă  Akwa Ă  Douala, sans consĂ©quences nĂ©gatives sur ses ventes. Au contraire, cela peut ĂŞtre un positionnement voulu et avantageux, si on sait que l’ethnie Ă  laquelle appartient la tenancière est rĂ©putĂ©e pour sa dextĂ©ritĂ© Ă  faire du bon poisson braisĂ© ou Ă  concocter du bon ndolè. Alors que si la marque d’eau minĂ©rale MADIBA Ă©tait la propriĂ©tĂ© d’une entreprise dĂ©tenue par un Douala, son sort serait peut-ĂŞtre scellĂ© sur le plan national.
Les motivations d’achat des cibles visées par une entreprise sont d’une importance capitale dans la fixation de la stratégie de pénétration des marchés, et personne ne peut nier que ces motivations varient d’une ethnie à une autre dans notre pays. Ainsi pense-t-on par exemple que l’Economie est une motivation très répandue dans la province de l’ouest, pendant que l’Orgueil l’est chez les peuples de la côte, et le Loisir chez les compatriotes du Centre. Les uns seront donc sensibles aux réductions et gains réalisés sur les produits qu’ils achètent, pendant que les autres seront sensibles à l’exclusivité, et les autres à la nouveauté. Les argumentaires de vente devront s’accorder avec ces réalités, si on veut être efficace sur le terrain.
Certaines entreprises, pour Ă©chapper Ă  cet Ă©tiquetage ethnique, Ă©vitent de parrainer ouvertement des Ă©vĂ©nements organisĂ©s par l’ethnie du promoteur. Cette attitude peut bluffer les consommateurs pendant un moment, mais l’appĂ©tit de ces promoteurs pour les honneurs et les titres de noblesse au sein de la tribu finit par Ă©ventrer ces subterfuges. L’entreprise finit alors par se trouver dans une situation dans laquelle elle ne peut plus refuser de sponsoriser les autres manifestations tribales sans ĂŞtre taxĂ©e de tribaliste. L’autre moyen pour s’assurer la neutralitĂ© consiste Ă  confier les rĂŞnes commerciales de l’entreprise Ă  des expatriĂ©s, Blancs de prĂ©fĂ©rence. Solution coĂ»teuse, qui est efficace si l’épithète « tribaliste » n’était pas encore collĂ© Ă  l’entreprise, et si c’est expatriĂ© connaĂ®t le contexte et le marchĂ© du Cameroun.
En définitive, il n’y a que deux moyens dont dispose une entreprise pour se mettre au-dessus des nuisances de la tribalité au Cameroun :

  • Elever très haut le niveau de ses prestations et de ses performances. Car il n’y a pas un seul consommateur, quelque soit ses origines, qui ne succombe Ă  la qualitĂ©. Quand on se rend Ă  l’hĂ´tel Le MĂ©ridien, qu’on inscrit son enfant Ă  l’école Dora et Djemba, ou qu’on achète le journal Mutations, est-on vraiment intĂ©ressĂ© de savoir que c’est un « nordiste » ou un Sawa ou un Mbamois qui est derrière ?
  • Eviter de se voiler la face par l’usage d’une hypocrisie camerounaise qui veut qu’on feigne ne pas prendre en considĂ©ration la variable ethnique pour montrer sa grandeur d’esprit.