I/PME : On parle de vous en tant que spĂ©cialiste avĂ©rĂ© du marketing en Afrique. Dites nous comment fait t-on le marketing en Afrique ou la règle Ă©conomique semble ne pas avoir de sens?

M. Do CANTO : Dire que la règle Ă©conomique n’a pas de sens c’est trop dire. Dans l’informel, si on regarde ici au SĂ©nĂ©gal comme dans beaucoup de pays d’Afrique, les gens n’ont pas une stratĂ©gie Ă©crite du marketing, une stratĂ©gie Ă©laborĂ©e et formalisĂ©e; mais tout le monde fait du marketing. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui pensent que pour faire du marketing, il faut avoir Ă©tĂ© Ă  l’école. Ces gens ne font pas un travail Ă©laborĂ©, mais on a beaucoup Ă  apprendre d’eux.




I/PME: On dira peut-être qu’ils font un travail mais qui semble ne pas être planifié.

M. Do CANTO : Dire que ce n’est pas bien planifiĂ© ne me semble pas exact. C’est planifiĂ© dans leurs tĂŞtes, mais pas Ă©crit sur papier.

I/PME: Comment réussissent-ils alors à le faire?

M. Do CANTO : Ce sont des gens qui ont une mĂ©moire extraordinaire. Pour certains, ils ont fait l’école coranique et quand on fait l’école coranique on dĂ©veloppe une capacitĂ© de mĂ©morisation remarquable. J’ai fait une mission au Mali en 1984 oĂą j’ai rencontrĂ© des grossistes et des importateurs de noix d’anacardes. Ils ont tous leur stock en tĂŞte. Ils ont une capacitĂ© de mĂ©morisation excellente.

Le seul problème c’est que quand ils ne sont pas là, on ne peut rien faire. N’empêche ce sont des gens qui ont une grande capacité de gestion, ils font des prévisions. On a vu pendant la dévaluation au Sénégal, de grands diplômés en Management confrontés à de sérieux problèmes de gestion. Donc il ne faut pas penser que ces gens là ne font pas le travail qu’il faut. Ils font du marketing et du management contrairement à ce que pensent beaucoup de gens.




I/PME : s’agit-il lĂ  d’un modèle qui rĂ©ussit ?

M. Do CANTO : Pas forcĂ©ment, c’est une formation qui se transmet de père en fils. C’est vrai que comme ça on ne peut pas dĂ©velopper le continent. L’intĂ©rĂŞt c’est de capitaliser les acquis de tout le monde et de permettre aux uns d’apprendre ce qu’il y a de mieux chez les autres.

I/PME : Qu’est ce que les gens du formel peuvent apprendre chez ces personnes- lĂ  ?

M. Do CANTO : Je pense qu’il faut que les chercheurs, les universitaires aillent vers eux et essayent de voir comment ils s’organisent afin de nous permettre d’en tirer des enseignements.

I/PME : Le client africain a-t-il vraiment des droits que doivent respecter celui qui veut lui vendre ?

M. Do CANTO : Dans tout mĂ©tier il y a des règles Ă  respecter. Le gros problème c’est que ces règles ne sont pas souvent respectĂ©es. Ceux qui sont restĂ©s collĂ©s Ă  la tradition ont de gros problème Ă  respecter ces règles-lĂ .

I/PME : On dit des africains qu’ils ne respectent pas la qualitĂ©.

M. Do CANTO : C’est faux, il y a beaucoup d’africains qui cherchent la qualitĂ©. Si vous prenez une ville comme DAKAR les gens font beaucoup d’efforts pour avoir et offrir de la qualitĂ©. Les africains veulent la qualitĂ©; mais ils n’ont pas les moyens de la qualitĂ©.

I/PME : Quand on est en face des pauvres qui ont un pouvoir d’achat faible, comment peut-on mieux dĂ©finir la stratĂ©gie marketing ?

M. Do CANTO : Il faut simplement Ă©tudier le comportement des gens. Quelles sont les attentes, quels sont leurs besoins. En fonction des besoins et des attentes, on peut proposer un produit qui rĂ©ponde aux attentes des consommateurs.

I/PME : Que pensez-vous des modèles importĂ©s que les marketers tentent souvent d’appliquer en Afrique ?

M. Do CANTO : Ces modèles existent Ă©galement chez nous et sont applicables pour la plupart. Comme j’ai l’habitude de dire aux Ă©tudiants, le marketing c’est d’abord culturel.

Il y a des règles qui sont immuables dans le monde entier. Maintenant, quand on rentre dans le domaine culturel c’est difficile de dire cela. En marketing, il faut souvent analyser le comportement des consommateurs et c’est après qu’on essaie de l’appliquer aux consommateurs.

I/PME : De lĂ , peut-on dire que l’Afrique a son marketing ?

M. Do CANTO : les règles en marketing sont immuables. Quant Ă  leur applicabilitĂ©, on voit l’environnement, la culture et on l’adapte. Comme on le dit dans le marketing international: think global and act local.

I/PME : Quelles sont les règles d’or Ă  respecter pour faire du marketing efficace en Afrique ?

M. Do CANTO : D’abord il faut respecter l’africain en tant qu’ ĂŞtre humain dans son environnement. Il faut l’étudier, l’explorer pour voir ses attentes, ce qu’il attend d’une entreprise. Mais il y a des produits pour les quels il faut forcĂ©ment ajouter une petite touche africaine pour les rendre proches des attentes des africains.

I/PME : Parlant de cette touche africaine, que pensez-vous des publicitĂ©s qui incarnent certains domaines et situations loin de ce qui se passe en Afrique ?

M. Do CANTO : Dans la publicitĂ© il faut vous rendre compte qu’il y a polĂ©mique Ă  diffĂ©rents niveaux. Il y a certains qui dès qu’ils voient une publicitĂ© africaine disent que c’est nul parce qu’ils ont vĂ©cu en France. Ils oublient que cette publicitĂ© est faite pour une cible bien donnĂ©e. Quand on fait de la publicitĂ©, on s’adresse Ă  des populations prĂ©cises qui ont un comportement prĂ©cis.

Il faut d’abord voir à quelle cible on veut s’adresser. Vous avez des publics avec lesquels, il faut communiquer au 1 er degré c’est à dire être très terre à terre dans la communication. Vous avez d’autres qui ont un niveau plus élevé. Là c’est pour les entreprises haut de gamme. Il faut analyser les effets de la communication à ce niveau.

I/PME : Avec le dĂ©veloppement de la presse en gĂ©nĂ©rale, l’audiovisuel en particulier, on constate que les budgets de communications des entreprises augmentent. Comment expliquez-vous ce fait ?

M. Do CANTO : Vous avez beau avoir le plus beau produit du monde, si le public ne le connaĂ®t pas, vous ne vendrez pas. On est condamnĂ© Ă  communiquer, faire connaĂ®tre la qualitĂ©, les avantages du produit pour que la cible puisse identifier le produit et l’acheter. Il y a deux manières de communiquer: la stratĂ©gie « push » et la stratĂ©gie B. la première consiste Ă  inciter, donc on stimule la force de vente et le rĂ©seau de vente par le biais de la vente et les commissions rĂ©servĂ©es aux commerciaux. On leur fait ainsi gagner de l’argent. LĂ  ils vont ĂŞtre obligĂ© de vendre le produit. L’autre manière c’est de crĂ©er la demande. On informe le public, on va crĂ©er la demande et le public demande le produit.

I/PME : Il y a une tendance qui a court en Afrique et qui laisse croire que vendre en Afrique est une question de relation. Pensez-vous que la dĂ©marche commerciale telle que nous la connaissons: prospecter, vendre et fidĂ©liser n’a pas de sens en Afrique ?

M. Do CANTO : Quand on dit que la vente est une question de relation, c’est vrai dans certaines situations. Quand par exemple, la personne n’a pas vraiment besoin du produit et qu’elle l’achète pour vous faire plaisir, ou pour vous aider Ă  pouvoir continuer votre activitĂ©. Mais pour vendre vraiment, il faut argumenter. Quand les gens sont convaincus que les bĂ©nĂ©fices que vous leur promettez sont rĂ©ellement dans le produit, c’est Ă  partir de ce moment qu’ils l’achètent.

I/PME : Que pensez-vous des commerciaux qui disent « Je ne connais personne lĂ -bas, je ne peux pas aller vendre »

M. Do CANTO : Ce sont des gens qui ne sont pas convaincus que vendre c’est un mĂ©tier qui s’apprend. Au SĂ©nĂ©gal quand on a lancĂ© la première Ă©cole de vente, nous avions commencĂ© avec vingt deux Ă©tudiants. Aujourd’hui on refuse du monde, on a trois classes de soixante Ă©tudiants. Toutes les grandes entreprises viennent puiser dans les deux cents Ă©tudiants que nous sortons chaque annĂ©e de chaque promotion.

En Côte d’Ivoire je sais qu’il y a de très grandes écoles de vente. Vendre c’est un métier, elle s’append. Beaucoup de personnes pensent qu’il suffit d’avoir un bon élan, d’être sympathique de savoir bien parler pour être vendeur. Quand on l’apprend, on devient un excellent vendeur.

I/PME : Venons au domaine spĂ©cifique des TĂ©lĂ©communications. Ceux qui ont fait les Ă©tudes de faisabilitĂ© avaient prĂ©vu que le tĂ©lĂ©phone portable Ă©tait un moyen de luxe, et que l’africain, le rural ne pouvait pas l’acheter; mais la rĂ©alitĂ© a Ă©tĂ© toute autre, si bien que des entreprises telles que la première entreprise de tĂ©lĂ©communication du SĂ©nĂ©gal ont plus d’un million et de demi de clients aujourd’hui. Se serait-on trompĂ© sur les rĂ©alitĂ©s de l’Afrique ?

M. Do CANTO : Vous savez la communication est essentielle pour nous. L’homme a besoin de communiquer. Vous ne pouvez l’imaginer mais ma domestique a un portable. Quand vous ĂŞtes coupĂ© du monde parce que vous n’avez pas les moyens de communiquer, c’est un manque Ă©norme. Nous sommes dans un village planĂ©taire. Mais moi en tant que vendeur, je peux me demander si ces gens peuvent acheter le produit.

Aujourd’hui c’est le portable qui va vers les consommateurs. Et quand vous ne l’avez pas vous avez l’impression de ne pas appartenir au groupe des gens qui sont dans la communication.

I/PME : Mais ça personne ne l’avait prĂ©vu mĂŞme pas l’étude du marchĂ© ?

M. Do CANTO : c’est vrai qu’aucune Ă©tude du marchĂ© ne l’avait prĂ©vu. Mais les gens avaient prĂ©vu qu’en Afrique ça irait vite. Par contre, personne n’avait prĂ©vu que les entreprises europĂ©ennes allaient installer des plateaux en Afrique pour communiquer. Les gens pensent qu’avec la mondialisation l’Afrique allait ĂŞtre laissĂ©e pour compte. Mais l’Afrique participe au concert des nations.

L’Afrique a apporté son savoir-faire. Aujourd’hui on a des gens qui viennent investir pour former des informaticiens à vendre en Afrique. Elle participe à la construction du monde. Les africains ont démontré leur savoir-être. Les africains sont plus forts à communiquer que le reste du monde.

Propos recueillis par Hermann CAKPO

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