Image de la femme dans les médias au Maroc
Par Yves Palma, jeudi 17 avril 2008 à 17:18 :: General :: #33 :: rss
Deux ans après la promulgation de la Charte nationale pour l'amélioration de l'image de la femme dans les médias, force est de reconnaître que les principaux supports de communication de masse (presse écrite, radio, télévision et publicité) continuent de véhiculer des représentations déformées et des clichés dévalorisants sur la femme.
Paradoxalement, la persistance de messages émaillés de stéréotypes à connotations négatives contraste avec les acquis juridiques, politiques et institutionnels en matière de parité et d'égalité des sexes.
L'étude réalisée par le ministère du Développement social, de la famille et de la solidarité, en collaboration avec le FNUAP, et dont les conclusions ont été présentées lundi 14 avril à Rabat, le montre de manière claire, des exemples à l'appui.
Intitulée «L'image de la femme dans les médias, situation et perspectives», l'étude déplore le fait que journalistes, scénaristes et créatifs «ignorent» toujours les nouveaux rôles de la femme, entérinent des perceptions populistes sur elle et contribuent, par conséquent, à entretenir le hiatus entre la valeur réelle de la femme marocaine et l'image que l'on se fait d'elle, consciemment ou inconsciemment.
Nouzha Skalli, ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, ne s'est pas encombré de tournures de style pour reconnaître le peu de progrès enregistré en dépit de l'adoption de la Charte. «Cette étude a corroboré certaines choses que nous ressentons, il y a eu un petit progrès, mais il existe toujours un déphasage entre le discours et la réalité», a-t-elle dit, regrettant l'absence «de stratégie encadrant le discours sur la femme». L'étude, dont la réalisation a coïncidé avec le mois de ramadan 2006, a décortiqué plusieurs productions audiovisuelles, des articles de presse, des émissions radiodiffusées, des fictions, des sitcoms et des messages publicitaires. Selon le professeur chercheur, Nadia Lemhaidi, de l'Institut supérieur de l'Information et de la Communication, qui a supervisé ce projet, les résultats révèlent que les médias qui façonnent en grande partie l'opinion publique doivent s'investir plus pour que «préjugés, stéréotypes et clichés soient moins fréquents sur les productions tous supports confondus».
Concernant la presse écrite, le professeur chercheur a souligné que les conclusions de l'étude ont montré que 85% des articles analysés avaient une charge négative vis-à-vis de la femme contre 15 % seulement ayant une charge positive. Selon elle, les thématiques prédominantes dans les journaux avaient trait au sexe, à l'amour ou au crime. De même, la photo de la femme en couverture est souvent celle d'une prostituée, d'une voilée ou d'une criminelle et dernièrement celle d'une star, etc.
«Même le rubriquage est sexiste. La femme ne figure à la Une que si le sujet est jugé vendeur (sexe, scandale…) et rarement quand il s'agit d'une consécration scientifique ou d'une performance exceptionnelle dans un domaine
quelconque.
L'exemple de l'affaire «Jeblia» est très significatif à cet égard. On a vu comment la presse a focalisé sur cette femme alors qu'il s'agissait d'une bande de trafic de drogue où plusieurs hommes étaient impliqués», déclare en substance Mme Lemhaidi.
Outre «les préjugés sexistes et l'hyper-sexualisation du sujet de la femme», l'étude met en exergue la quasi-absence de la femme en matière de politique dans la presse écrite, «au point de se demander si la politique n'est pas une exclusivité
masculine !!».
Si la presse écrite ne renvoie toujours pas l'image de la femme émancipée et instruite qui rivalise avec l'homme dans tous les domaines, en matière de production audiovisuelle, l'étude révèle des paradoxes encore plus profonds.
Sitcoms et fictions ne reflètent pas les avancées engrangées dans le domaine de l'égalité des sexes puisqu'elles s'obstinent à entretenir des stéréotypes dépassés en exploitant des clichés primaires sur la relation homme/femme. Généralement, elle est décrite comme râleuse, bébête, analphabète, mégère, mauvaise gestionnaire, ignorante… Pire, parfois, certaines fictions font carrément l'apologie de la violence conjugale.
«L'image de la femme est cœur des dysfonctionnements dans le secteur audiovisuel. Les scénaristes en mal de créativité optent pour des solutions de facilité», résume lucidement Mme Lemhaidi.
Malheureusement, les créatifs publicitaires ne font pas mieux. Eux aussi contribuent à l'ancrage des clichés réducteurs. Les spots et les affichages confinent la plupart du temps la femme dans le rôle de la ménagère ou d'objet de plaisir.
«Pour le même produit, on propose un référentiel sexuel pour la femme et l'image du sérieux et de la détermination pour l'homme. Ce qui renseigne sur l'idée qu'on se fait de la femme dans notre société».
Mais le tableau n'est pas totalement sombre, la radio sort du lot. L'étude a montré comment certaines chansons en tamazight promeuvent la parité et l'égalité des sexes et décrivent la place centrale qu'occupe la femme dans les tribus berbères.
Il en est de même pour certaines séries télévisées récemment diffusées qui ont mis en scène des femmes déterminées, ambitieuses et avant-gardistes, exerçant des métiers ayant toujours été l'apanage des hommes (Al Kadia,
la Brigade). Ces rares exceptions permettent de garder espoir certes, mais elles confirment la "règle" répandue dans la majorité des messages portés par les médias : la femme se contente toujours des rôles secondaires.
Recommandations
L'étude réalisée par le ministère du Développement social, de la famille et de la solidarité sur «L'image de la femme dans les médias, situation et perspectives» ne se contente pas de dresser l'état des lieux, mais elle formule des recommandations afin justement d'aider à l'amélioration du contenu des messages véhiculés par les moyens de communication de masse. Ces recommandations ont été groupées en cinq blocs : mise en réseau, régulation et autorégulation, veille stratégique, formation et enfin sensibilisation.
C'est ainsi que l'étude appelle à faire du lobbying pour permettre l'accès d'un plus grand nombre de femmes aux postes de décision dans les médias. Elle demande également la mise en place d'un système de contrôle a priori des spots publicitaires et des fictions.
Les recommandations insistent aussi sur la mise en œuvre du programme de Pékin en ce qui concerne les femmes et les médias, l'intégration de la question genre dans le cursus de formation des écoles de formation aux médias, ainsi que la sensibilisation aux instruments de veille et de contrôle de la HACA (Haute autorité de la communication audiovisuelle).

